Abdoulaye SENE de retour de la COP24 à Katowice / des moyens humains de la gouvernance publique

AB.S

Président du Comité d'organisation du Forum mondial de l'eau 2021, Abdoulaye SENE, qui vient de participer à la COOP24 à Katowice en Pologne, est ingénieur hydraulicien de formation. Il était, jusqu'à il y a peu,  président du conseil d'administration de la SOGEM/OMVS (Organisation inter-gouvernementale pour la mise en valeur du fleuve Sénégal). Ancien président de la Région de Fatick au Sénégal, co-fondateur de l'ORU-FOGAR (l’organisation mondiale des Régions Unies), il a été secrétaire général de l’Association des élus locaux du Sénégal, député et président de la Commission du développement et de l'aménagement du territoire de l'Assemblée nationale de la République du Sénégal. Président-fondateur du think-tank international Global local forum, Abdoulaye SENE, qui est un bon connaisseur des principes et mécanismes de  la gouvernance, est également membre du conseil d'administration du Conseil des collectivités territoriales (CCT) de l'UEMOA, administrateur de l'ARGA (Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique) et  expert près du Centre de développement de l’OCDE.  Il est aussi membre d'honneur de l'ONG internationale AVSF (Agronomes et Vétérinaires sans frontières) et Délégué en charge de la constitution du Comité d’honneur du FERAM.

https://unfccc.int/fr/katowice     http://www.cop24.katowice.eu

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L’eau, source de vie : l’interview d’Abdoulaye SENE de ce 9 novembre 2018

=>   https://youtu.be/OSpkuxUexMw

Abdoulaye SENE (au micro) au Grand Débat de la COP21 avec Georgia SMITH, journaliste modératrice, Tau PARKS, maire de Johannesburg, Park WON-SOON, maire de Séoul et Edmund G. BROWN, Gouverneur de Californie

Lire => Abdoulaye SENE invité de la COP21

Le président Abdoulaye SENE au FERAM

avec Naoufel ZIADI, Consul de Tunisie ei Pierrick HAMON ainsi que deux universitaires d'Algérie et de Tunisie

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Interview : Francophonie et moyens humains de la gouvernance publique

- FERAM : Monsieur Abdoulaye Sene, vous présidez le Conseil d’Administration d’une organisation inter-gouvernementale ainsi qu’un think tank international. Vous avez été dans votre pays, le Sénégal, parlementaire et président de la région de Fatick, universitaire et praticien du développement. Vous avez donc une expérience pratique et diversifiée de la gouvernance et de la gestion publique comme du service public, et donc de l’administration, à tous les niveaux et avec un regard sur celles  « des autres », un peu partout sur la planète. Quels seraient, à votre avis, les éléments qui pourraient faire évoluer ces administrations pour plus d’efficacité y compris démocratique ?

- Abdoulaye SENE :  Répondant à votre question, je dois d’abord insister sur l’importance de la fonction publique dans le fonctionnement de nos Etats, et quand je parle de nos Etats j’en ai une vison globale incluant toutes les composantes,  avec les collectivités locales, les hôpitaux et toutes les entités qui, d’une manière ou d’une autre, contribuent a assurer ce qu’on a l’habitude d’appeler, le service public. Il est, à mon sens, essentiel de réaffirmer le rôle fondamental de l’administration dans le fonctionnement des États et ceci à tous les niveaux de gouvernance, du niveau local au niveau global.

Je veux ensuite rappeler que le fonctionnement des administrations est variable selon les pays, leurs histoires et leurs contextes. Un fonctionnement qui dépend  des rôles et des objectifs qui leur sont assignés et qui peuvent être spécifiques. C’est principalement une mission de gouvernance mais aussi une mission de délivrance des services publics. Le formatage de ces  administrations va dépendre  de la  conception et de l’exercice, plus ou moins élargi,  que  l’on peut en avoir  justement du fait d’une grande diversité des contextes dans des périmètres aussi variables.

Vous avez soulevé des questions très importantes et je voudrais y apporter quelques éléments de réflexion. D’abord la question démocratique. Nous devons tous, dans le contexte actuel de mondialisation, travailler à faire évoluer nos pratiques et nos institutions vers plus de démocratie. Mais on ne peut, dans le même temps, ignorer les spécificités et contraintes environnementales qui doivent nous conduire a développer une certaine vigilance. La nécessaire évolution démocratique du service public doit ce faire dans un encadrement clair comme dans le respect de règles et des principes fondamentaux qui sont l’essence même du service public.

S’agissant de la méthode de la contractualisation, je considère qu’il ne s’agit pas d’une alternative. Il ne s’agit pas de choisir telle ou telle option, alors que le système actuel de fonction publique tel qu’il existe aujourd’hui au Sénégal notamment, donne la possibilité de contractualisation.  Chez nous, les agents contractuels comme les fonctionnaires de l’État relèvent d’un cadre au sein duquel ils évoluent tous ensemble pour réaliser une mission commune au service des populations et de la collectivité nationale ou locale. La contractualisation est, de mon point de vue,  une modalité qui existe déjà dans la fonction publique, et qu’il convient légitimement de faire progresser en améliorant flexibilité et souplesse tout en garantissant les droits fondamentaux des fonctionnaires et agents publics en même temps que ceux des citoyens. Je dois avouer que le secteur privé a beaucoup plus exploiter les avancées de ces sciences là en matière de gouvernance.

Il faudrait maintenant encourager et soutenir celles et ceux qui, dans la fonction publique, s’intéressent à ces avancées. Elles permettront à la fonction publique d’être plus efficace, plus appropriée, avec des recrutements adaptés et motivés, dans le cadre ou non de la contractualisation et en conformité avec un schéma global.

Concernant la référence française, avec des fonctions publiques d’État, territoriale et hospitalière, mon avis est qu’il faut, dans notre pays, en rester à une seule  fonction publique d’État, dans la globalité du terme, tout en intégrant toutes les entités et composantes de l’État de manière aussi cohérente et articulée que possible. Cela ne veut pas dire qu’on ne doit pas prendre en compte les spécificités déjà, évoquées des différents corps dans le cadre d’un statut avec des chapitres correspondants. S’agissant de la territorialisation, du territoire, il est évident que ce code, dans sa rédaction, devrait notamment prendre en compte les spécificités de l’administration centrale qui a une vocation plus stratégique et celles administrations territoriales considérées comme administrations de proximité et à caractère plus opérationnel.

Le choix d’une seule fonction publique doit nous permettre de faciliter et valoriser la mobilité entre les différents niveaux de gouvernance en organisant les passerelles entre ces niveaux de gouvernance.  Je pense que des aller retour seraient très bénéfiques à l’enrichissement de la compétence et  permettraient les synergies entre échelles de gouvernance. Puisque l’on parle  de plus en plus de gouvernance multi-niveaux, le fait d’avoir, pour un agent public, la possibilité de travailler à un niveau puis à un autre, cela permettrait l’apprentissage et le décloisonnement grâce à une ouverture mutuelle et un dialogue partagé. Nous sommes dans un contexte de mondialisation qui rend de plus en plus indispensable c’est synergie dont je parlais et dans un contexte de décloisonnement avec un travail qui doit être plus collaboratif.   Il conviendrait aussi d’étendre l’organisation de ces passerelles entre secteur public et secteur privé et avec la société civile au sens large.  C’est un véritable enjeu d’enrichissement du travail collaboratif qui doit sous-tendre l’action collective pour assurer un développement plus inclusif, plus harmonieux et qui implique toute les parties de la société, et donc plus démocratique.

L’idée aussi de permettre à un fonctionnaire d’expérience, du pays ou d’ailleurs, de mettre son expérience à la disposition d’un jeune fonctionnaire débutant, l’idée de faire appel à l’expérience d’un ancien fonctionnaire de l’administration centrale en appui à l’administration territoriale, l’idée de mieux valoriser, en termes de carrière, les affectations dans des fonctions territoriales, etc… autant d’idées que nous pourrions, avec le FERAM et le Global local forum, développer.  Je propose même d’aller plus loin avec cette idée d’Erasmus des fonctionnaires que nous avions eu l’occasion de proposer lors d’une rencontre au Comité des Régions de l’Union européenne, à Bruxelles. C’est quelque chose  qui pourrait offrir des opportunités extraordinaires en  donnant, à chaque fonctionnaire, la possibilité d’avoir un regard neuf sur sa mission. Il est évident, par exemple, qu’un fonctionnaire européen qui est habitué à travailler dans un environnement bien équipé,  bien alphabétisé, bien structuré,  qu’on plonge dans un environnement qui a d’autres caractéristiques,  cela va l’obliger à avoir un autre regard sur sa mission et je suis convaincu que, de retour chez lui, il aura acquis de nouvelles expertises.  Il deviendra alors plus performant dans son milieu d’origine. De même des fonctionnaires de nos pays africains pourraient profiter alors de l’expertise et de l’expérience de fonctionnaires expérimentés d’Europe ou d’ailleurs, et à leur tour, leur apporter une expérience différente susceptible de provoquer des opportunités de coopération avec des partenaires étrangers et d’en savoir plus sur les différentes approches alternatives.

C’est enfin la question de la formation qui est au cœur et dont dépend l’efficacité de l’administration, une formation de base certainement mais aussi une formation continue. L’administration doit mettre en place des outils, des procédures, des moyens afin d’assurer en permanence la formation de ses agents, et ceci dans un contexte qui est très changeant, un contexte qui se complexifie dans un monde qui est en train de développer une connectivité exceptionnelle et porteuse de changements pratiques considérables.

S’agissant d’autres conceptions comme celle des pays d’influence anglo-saxonne qui ont aussi leurs atouts, et que nous ne pouvons ignorer, j’y observe que l’administration y est plus fondamentalement au service du politique.  Il y a la une sorte de dialectique à prendre en charge parce que l’efficacité des programmes, celle  des projets de développement, nécessitent aussi une certaine stabilité et continuité de l’administration. Quel équilibre faut-il trouver pour que  les alternances politiques puissent se faire tout en préservant les grands équilibres et cette continuité ?  Je pense que, en croisant les expériences à la française et à l’anglo-saxonne, sans les caricaturer, on pourrait peut-être trouver matière à maintenir les équilibres, tout en insuflant les progressions qu'impliquent les évolutions et les changements de choix politiques. Ce sont quelques éléments de réflexion que nous pourrions reprendre ensemble.

 

- FERAM :  Le FERAM entend promouvoir une démarche de benchmarking autour du sujet de la fonction publique ou des moyens humains de la gouvernance publique. Qu’en pensez-vous ?

- Abdoulaye SENE : Vous évoquez l’intérêt du benchmarking qui est justement l’intérêt de global local forum : croiser les regards, croiser les pensées, croiser les expériences pour pouvoir trouver les solutions qui se fécondent mutuellement tout en s’adaptant aux différents contextes.  Je suis convaincu que ce travail engagé par le FERAM pourrait nous offrir la possibilité de jeter un regard neuf, un regard innovant, un regard éclairant sur ce que pourraient être les évolutions de nos fonctions publiques dans nos différents Etats, dans nos différents contextes. Alors que, fort heureusement, les alternances se multiplient à la tête des Etats et des collectivités locales, on a besoin  d’une fonction publique solide, stable, tout en évitant les travers bien connus de la toute puissance technocratique et de la bureaucratie. Nous avons ainsi besoin de re-questionner la juste place de l’administration dans toutes ses dimensions.

 

- FERAM : La Francophonie,  souvent négligée voire méprisée, constitue t-elle encore un vecteur d’avenir comme le soulignait ces jours derniers l’écrivain franco-congolais Alain Mabancko à la suite d’un Leopold Seghar Senghor ? 

- Abdoulaye SENE : Vous connaissez mon attachement aux valeurs d’ouverture prônées par le président Senghor.  J’estime que la francophonie est une chance.  C’est une chance parce qu’elle permet de coopérer et de communiquer bien plus largement. Quand on se retrouve entre Ivoiriens, Sénégalais,  Mauritaniens, Canadiens, Belges ou Français, et d’autres, on peut aller rapidement au sujet grâce à l’usage d’une langue que nous maîtrisons tous, tout en intégrant les différences culturelles et de pratiques.  C’est cette langue qui nous permet de dialoguer et  de collaborer de façon opérationnelle.

Mais  il nous appartient collectivement de prendre mieux en compte les risques parce que la francophonie, avec ses opportunités et ses atouts évidents, évolue dans un contexte de plus en plus mondial. La francophonie est confrontée à d’autres langues qui ont leurs dynamiques et qui aujourd’hui élargissent leurs champs d’application. L’anglais est en train de dominer. Si on n’y prête pas attention on verra les jeunes francophones abandonner la francophonie. J’ai lu l’interview de jeunes vietnamiens, publiée à l’occasion de la récente visite du président Hollande dans ce pays, qui se demandaient à quoi peut servir le français alors qu’il est souvent plus simple et plus utile d’apprendre l’anglais.

L’idée que la francophonie assume ses dimensions intellectuelle et littéraire n’est plus suffisante. Il faut aussi développer les dimensions économiques et même diplomatiques. La francophonie devrait permettre de consolider non seulement une posture a l’échelle mondiale mais aussi une contribution au développement du monde entier.  Je suis très optimiste car la francophonie est un outil qui, aujourd’hui, se questionne sur son dynamisme, sur sa contribution dans un monde qui connaît d’autres dynamiques. Avec l’anglais, avec l’arabe, et  c’est peut-être demain avec l’espagnol et le russe ou le chinois,  il y a du travail à faire.  Il faut l’envisager de façon positive en se disant que oui le potentiel existe. Nous avons les moyens d’aller de l’avant, à condition, j’en suis convaincu, de le vouloir au moins dans l’espace francophone.  Voilà pourquoi Je voudrais que l’on évolue justement vers la construction d’un véritable « espace francophone ».

Espace francophone, cela veut dire beaucoup de choses, alors que l’on se focalise souvent sur le traitement des visas. Cela veut dire plus de relations, plus de coopérations, plus d’échanges économiques et, bien sur,  plus de simplification des outils et mécanismes de communication et de circulation.

Quand on a créé l’espace européen, on a pensé à Schengen. On a pensé faire tomber les frontières. Ce sont toutes ces questions qui vont connaître un développement dans le futur. Comme le président Senghor, je plaide pour la construction de cet espace francophone. Le reste en découlera.  La question des visas étant complexe et trop souvent dégradante dans les réponses qui le sont apportées, j’évite désormais de l’aborder directement parce qu'elle  de nature à briser l’élan en faveur de la construction de cet indospensable espace francophone. C’est peut-être utopique, mais c’est la seule voie possible pour retrouver valeurs et convivialité, tout en retournant aux fondamentaux de la francophonie, gage de son avenir.

Propos recueillis par Pierrick Hamon

http://www.feram.org/page.asp?ref_arbo=2622&ref_page=10685

http://www.global-local-forum.com/pages.asp?ref_page=10796&tra_n_id

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