Pour William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE, il faut encourager le multilinguisme, à commencer par les langues africaines

William

Membre du Conseil d'Admonistration du FERAM, Diplomate de carrière et ancien ambassadeur du GHANA en ETHIOPIE, William Azumah Awinador-Kanyirige, avait programmé, ce 18 octobre dernier, avec ses collègues du réseau FERAM Ghana, un atelier préparatoire comme contribution aux Rencontres du 30 novembre à l'UNESCO à Paris. Diplomate de carrière William a exercé ses fonctions au sein du Ministère des affaires étrangères du Ghana depuis juillet 1987. Avant sa nomination comme ambassadeur en Ethiopie en juillet 2017 (avec accréditation simultanée auprès de Djibouti, du Soudan du sud et de la Somalie), ainsi qu’en tant que Représentant permanent auprès de l'Union Africaine et de la Commission Economique des Nations Unies pour l'Afrique, l'Ambassadeur Awinador-Kanyirige, était Haut-Commissaire du Ghana en République Fédérale du Nigéria et Représentant Permanent auprès de la CEDEAO. SE M. Awinador-Kanyirige a occupé plusieurs postes au Ministère des Affaires Etrangères, et notamment celui de Chef du Protocole, Directeur Afrique et UA. Il a été chef de cabinet de deux Ministres des Affaires Etrangères et a servi au sein de missions diplomatiques à l'étranger (Harare, Paris et New York). Par ailleurs, il a été détaché de 2002 à 2008 à la Commission de la CEDEAO, à Abuja, en tant que Directeur de Cabinet, et en tant que Préfet de la Préfecture de Bolgatanga, Ghana. Il a été membre du Conseil exécutif du Réseau Ouest Africain pour la Construction de la Paix (WANEP), de 2009 à 2014 et a également siégé au Bureau de la Commission des Nations Unies sur la Population et le Développement de 2011 au 2012 en tant que Vice-président, représentant l'Afrique.  Membre associé de la Fondation pour les études sur la paix et les praticiens de la paix (SPSP), il est également un facilitateur du cours annuel sur la responsabilité de protéger, au Centre Kofi Annan de formation en maintien de la paix (KAIPTC), à Accra, Ghana.  Diplômé de l'Université du Ghana, avec une Licence en Français et en Espagnol, il a également obtenu une Maîtrise en Relations internationales au Center for International Affairs de l'Université du Ghana, et un Diplôme en Relations Internationales à l’Institut International d’Administration Publique (IIAP) à Paris. Dans le cadre de son programme d’études, il a été stagiaire à l'Ambassade de France à Islamabad, de mars à juin 1992 auprès de l'Ambassadeur Jean-Pierre Masset. Il a également bénéficié d’un programme de formation en Droit International privé en juin 1992 à l'Académie de Droit International de La Haye aux Pays-Bas au titre du Certificat du Cours Été. L'ambassadeur Awinador-Kanyirige parle grune, dagbani, hausa, anglais, français, espagnol, et peut s’exprimer sommairement en twi et en kiswahili. 

-  FERAM : Monsieur l’ambassadeur, cher collègue, vous avez une longue expérience de l’administration nationale et internationale. Quels seraient, à votre avis, les éléments qui pourraient faire évoluer nos administrations vers plus d’efficacité et plus de démocratie ?

- William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE : A mon avis la fonction publique dans nos Etats a un rôle à la fois stratégique, facilitateur et catalyseur pour assurer le développement de nos Etats. Il faudrait renforcer professionnalisme et intégrité, disponibilité à servir sans discrimination, respect des droits de l’homme, respect l’état de droit et justice pour tous. Il faut aussi promouvoir des standards fondés sur la connaissance et la science, un système fonctionnel d’évaluation de performance individuelle, et lié au collectif (département/ministère) et au gouvernement, une gestion efficace des ressources.  Pour ce faire il faudrait un renforcement de la formation continue, un système de partage d’expériences entre pairs et intergénérationnel, d’abord en interne et aussi avec des partenaires stratégiques, en vue d’adopter ds bonnes pratiques et éviter les mauvaises.

- FERAM :   Le FERAM a mis, au cœur de ses préoccupations, le croisement des expériences et la question de la mobilité, y compris internationale. L’une des manières de mieux croiser les regards et les expériences dans l’administration ne serait–elle pas justement de promouvoir la mobilité des fonctionnaires (y compris à l’international) et donc favoriser l’innovation ?

William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE :  Je partage complètement ce souci du FERAM. Pour mieux combler le déficit du développement inclusif et la cohésion nationale il faut déployer une politique visant à favoriser les collectivités locales marginalisées dans la cadre de la décentralisation. Il faut avoir une politique de motivations pour les cadres à déployer dans ces zones, même si c’est au détriment de ceux en zones urbaines. Il faut un système de déploiement de cadres accompagnés. Ensuite il faut en plus créer un système de partenariat, soit bilatéral soit multilatéral, pour favoriser la solidarité et l’échange mutuel et fructueux comme complément, tout en respectant la nécessité du ‘ownership’ local ; lnnovation et progrès se partagent aussi. Le Ghana pourrait apporter son concours dans un programme pilote. Nous allons travailler, en ce sens, travailler à développer le réseau FERAM dans notre pays.

- FERAM : Quelle relation pouvez-vous faire entre les différentes formations (théorique/pratique, nationale/internationale) que vous avez reçues et les aptitudes qui vous ont été nécessaires pour assumer les fonctions qui vous ont été confiées ?

- William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE :  Les éléments clés de la formation sont d’ordinaire construits sur quatre piliers : morale (ou éthique), connaissances théoriques, professionnalisme et expérience.  Mon appartenance à la Jeunesse Etudiante Catholique Internationale (JECI) qui a son siège rue de Rennes à Paris, m’a inculqué les valeurs du questionnement, de la pensée critique, du bon jugement, du service et du leadership que mes parents, mes professeurs et d’autres mentors, surtout le Cardinal Dery, du Ghana, avaient déjà commencé à me fournir. Ainsi les les fondements de la disponibilité à servir, de l’intégrité professionnelle, ont été construits en moi. Avec les études théoriques, se sont ajoutés la connaissance scientifique et la recherche comme complément des fondements spirituels déjà reçus à la maison et à l’école secondaire. Ceci m’a aidé à mieux encadrer ma formation professionnelle. La formation de l’Université du Ghana a été complétée par celle reçue à l’IIAP/ENA.

Mon stage à l’ambassade de France à Islamabad a été pour moi capital dans ma formation professionnelle. Ainsi doté d’une formation spirituelle et morale, d’une formation théorique avec un esprit critique développé et toujours ouvert à des nouvelles connaissances, et d’affronter les défis des différentes exigences professionnelles, est ainsi devenue chose plus facile. L’expérience professionnelle m’a permis aussi d’accroître mes compétences en matière de leadership et de la diplomatie.

En tant que préfet, j’ai dû mettre en pratique toutes ces compétences : leadership,  connaissances en sociologie et médiation, diplomatie, langues surtout avec nos parents dits voisins Bukinabés, tant sur le plan bilatéral que multilatéral (l libre échange des personnes et des biens au sein de la CEDEAO).

Mon expérience diplomatique a été marquée très tôt par l’ambassadeur Jean-Pierre Masset et ses collaborateurs Pascal Maubert et Olivier Richard, avec qui nous avions des réunions journalières, avec l’attaché culturel qui, avec l’ambassadeur, était ancien professeur à l’IIAP/ENA. J’ai été bien reçu dans un environnement professionnel et entouré d’une amitié fraternelle. Le système de coordination avec la capitale, Paris, et avec les missions au coeur de la France, m’a beaucoup frappé comme étant d’une grande efficacité. L’humilité de l’ambassadeur et ses techniques de communication, y compris sa participation dans une pièce de théatre jouéepar la communauté française, en langue ourdou, la langue nationale pakistanaise… Deux autres formations dans une représentation commerciale au Ghana et aussi à Rotterdam quand j’étais en poste à Paris m’ont été très utiles aussi. Je pense que j’ai eu la chance  de pouvoir bénéficier d’une formation très complète: morale, théorique, linguistique, professionnelle et l pratique en  matière de diplomatie et d’administration publique.

FERAM : N’est-ce pas aussi l’un des atouts de la francophonie que d’être riche d’une grande diversité sous réserve qu’elle soit en relation et non en concurrence avec l’anglophonie ou l’hispanophonie, l’arabophonie, la russophonie, ce que Stelio Farandjis a nommé l’Alliance* ? Vous qui avez une expérience des principaux ensemble linguistiques de la planète, quelles remarques comparatives pouvez-vous faire ? Quel lien faites-vous entre langue et culture administrative ? Que pensez-vous du projet d’étude de parangonnage que la FERAM envisage de lancer, le 30 novembre prochain à l'UNESCO, avec ses membres dans plus d’une centaine de pays et pour laquelle nous souhaiterions solliciter votre appui ?

William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE : Tout d’abord une concurrence saine doit être souhaitée et recherchée. Ce que l’on peut nommer « cooptition », c’est à dire la compétition en coopération, est ce qu’il faut privilégier dans un monde d’une diversité riche, mais liée par des valeurs communes ou partagées. Dans cette logique aux Nations Unies à New York, pour ne citer qu’un exemple, la Francophonie semble la plus organisée en tant que groupement d’intérêt partagé avec un cadre de collaboration et de coordination dans lequel même les petits pays se retrouvent bien équipés dans leur engagement aux Nations Unies.

J’ai eu la chance d’avoir appris, en plus de l’anglais, le français, l’espagnol et un peu de Kiswahili. La langue, la culture et la civilisation sont inséparables. D’une langue on peut ne pas retenir seulement que la littérature. D’une langue on peut aussi prendre en compte la philosophie,  l’histoire, la géographie, des connaissances spirituelles et morales, la culture, la civilisation, une meilleure compréhension de son environnement. Par exemple en lisant Les Gouverneurs de la Rosee (le célèbre roman de l’écrivain haïtien Jacques Roumain) à l’Université du Ghana, je me suis vite retrouvé culturellement proche des Caraïbes à cause de la pratique agricole !

Cette proximité de la langue et  de la littérature africanes,et non africaines, m’a énormément aidé à mieux comprendre d’autres personnes de cultures différentes, et à être mieux accepté par ceux-ci. Je me rappelle de mon expérience de la médiation avant d’être un professionnel quand j’assistais à la conférence de la JEC Africaine à Dworpes en Belgique en 1982, et immédiatement après, à la Conférence Mondiale de la JECI à Montréal, au Canada : j’avais joué le rôle de pont entre anglophones et francophones à cause des perceptions de style et non de fond!  Raison pour laquelle je conseille toujours aux gens d’apprendre les langues pour mieux communiquer, mieux se faire comprendre, mieux être accepté par son voisin, et pour aider à promouvoir la tolérance et la solidarité globales.

 Mais il faut préciser que nous avons à faire face à un défi particulier en Afrique. L’existence et l’usage des langues européennes, de nos anciens colonisateurs devenus partenaires, reste un paradoxe, ou un outil à double tranchant. Les utiliser pour assurer une cohésion nationale et une ouverture au reste du monde ou les voir comme des instruments de domination ou de division nationale, régionale et continentale. Prenons le cas de la CEDEAO ou de l’Union Africaine. Quelle est la perception ? A mon avis nous avons un faux problème dû à la mal gérance, à la mauvaise utilisation des langues comme outils de communication et de cohésion. Souvent en politique, richesse et diversité sont utilisées à de mauvaises fins par des individus pour des intérêts particuliers qui sont confondus, volontairement ou non, avec des intérêts nationaux, régionaux ou continentaux.

 Pour commencer, il faut un échange franc pour dévoiler les vraies difficultés et les vrais avantages de notre environnement multilinguistique. Il faut aussi que la francophonie travaille à mieux valoriser les langues africaines comme priorité avant toute autre langue, surtout pour nos jeunes à l’école. Vient ensuite la promotion des langues dites modernes, telle que le français pour assurer l’ouverture au reste du monde. L’enseignement du français en pays anglophone est gêné par l’absence de professeurs qualifiés en la matière. Ce qui fait que cela décourage les étudiants, ou bien les gens pensent, à tort ou à raison, que le français est trop difficile ! Mais prenons comme exemple les gens qu’on trouve au marché de la banlieue parisienne, à Château Rouge.  S’ils peuvent à leur âge vite apprendre le français, pourquoi nos étudiants ne le pourraient-ils pas ? C’est là-bas que j’ai découvert comment nous, Africains, nous nous retrouvons en fraternité sincère. Algériens, Marocains, Tunisiens … m’appellent souvent  cousin !

Ensuite alors, il sera faudra travailler avec les pays francophones entourés par les pays lusophones ou anglophones, et les pays anglophones pareillement entourés par les francophones, pour encourager le multilinguisme, à commencer par les langues africaines, comme moteur de communication efficace en vue d’assurer le développement inclusif, la solidarité, la paix globale et la dignité partagée. L’étude de parangonnage sera très utile comme point de référence pour toute action à envisager. Une collaboration avec la CEDEAO ou l’Union africaine pourrait aider à faire évoluer les choses plus vite.

-  FERAM : Dans la perspective de la Conférence sur le thème des « moyens humains de la gouvernance publique » à l'UNESCO, nous avions proposé la programmation d’ateliers préparatoires dans une dizaine de pays. Vous avez prévu une initiative à ACCRA ?

William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE : Quelle bonne idée. Je proposerai en effet comme thème : Les langues et la Fonction Publique dans les analyses géopolitiques et la gouvernance : qulle politique, quelles stratégies ? En tant que pays africains viennent d’abord nos langues nationales ; pour les pays anglophones l’anglais vient ensuite ; en troisième, voire même deuxième lieu avec l’anglais, vient le français en tant que priorité géopolitique. Dans ce contexte il faudrait étudier les réalités, les besoins, les défis et les politiques qui devraient en découler pour mieux construire une fonction publique moderne et efficace, capable de négocier et de faciliter la bonne gouvernance et le développement inclusif dans un environnement paisible.

- FERAM : Qu'attendez-vous de la relance du Réseau FERAM international ? quelles seraient vos éventuelles suggestions ? 

William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE : Le FERAM pourrait constituer une des plateformes pour assurer la continuité dans la réalisation du thème ci-dessus. Il nous faut une fonction publique disposée à mieux servir le public à travers un service efficace. Au profit du secteur privé, et des institutions de l’Etat, de la région, du continent et des organisations internationales. Une fonction publique qui œuvre pour la paix, le développement inclusif, la solidarité et l’efficacité, en privilégiant les connaissances traditionnelles et modernes. Une fonction publique au service du progrès global partage dans un esprit de « cooptition » de solidarité interne et internationale, et de l’inclusivité. Une fonction publique qui prend conscience d’un monde  riche de sa diversité ; laquelle diversité est à promouvoir et à protéger comme patrimoine mondial  et avec comme base les valeurs partagées.

Propos recueillis par Hélène MAZERAN 

 

http://www.feram.org/page.asp?ref_arbo=2613&ref_page=16487

http://www.feram.org/upload/pdf/William_Azumah_Awinador_Kanyirige___Atelier_FERAM_GHANA_20190322145539_Intervention_de_William_Azumah_Awinador_Kanyirige_.pdf    

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